
Alors que l’attention mondiale reste fixée sur le conflit en Ukraine, une manœuvre silencieuse mais tectonique vient de s’opérer entre Moscou et New Delhi. La ratification récente par la Russie de l’accord RELOS (Reciprocal Exchange of Logistics Support) n’est pas une simple formalité administrative. Vu de Washington et de Bruxelles, ce pacte représente un défi direct à la stratégie d’isolement de la Russie et une complexification majeure de l’architecture de sécurité dans l’Indo-Pacifique.
Voici pourquoi cet accord fait sonner l’alarme au sein des chancelleries occidentales.
1. L’échec du « cordon sanitaire » et le contournement des sanctions
Le premier danger perçu par l’Occident est l’inefficacité croissante de son régime de sanctions. Depuis le début de la guerre en Ukraine, les États-Unis et l’UE tentent d’asphyxier l’industrie militaire russe et de dissuader ses clients. Or, RELOS offre une voie de contournement institutionnalisée.
L’accord est conçu pour sécuriser la maintenance de l’arsenal indien, composé à près de 60 % d’équipements russes (Su-30MKI, chars T-90, S-400). Plus inquiétant pour l’Occident, il instaure des mécanismes de paiements différés et des règlements comptables gouvernementaux qui permettent de contourner les canaux bancaires traditionnels (SWIFT) et les risques de sanctions secondaires. Pour les stratèges américains, c’est la preuve que Moscou parvient à créer des architectures logistiques et financières immunisées contre la pression du dollar.
2. La Russie s’invite dans l’Indo-Pacifique
L’Occident, via le QUAD (États-Unis, Japon, Australie, Inde), tente de construire un « Indopacifique libre et ouvert » pour contrer la Chine. L’accord RELOS vient brouiller les cartes en offrant à la marine russe un accès aux ports indiens dans l’océan Indien.
Cela permet à Moscou de projeter sa puissance navale loin de ses bases, s’insérant ainsi comme un acteur tiers dans une zone que l’Occident espérait verrouiller. Au lieu d’isoler la Russie en Eurasie du Nord, cet accord lui offre une porte de sortie vers les mers chaudes, compliquant les calculs de l’US Navy qui doit désormais surveiller une présence russe accrue sur ses flancs stratégiques.
3. La validation des ambitions arctiques de Moscou
L’Arctique est une autre zone de friction majeure. Alors que l’OTAN s’inquiète de la militarisation du Grand Nord par la Russie, l’accord RELOS offre à l’Inde un accès aux bases navales russes allant de Vladivostok à Mourmansk.
En intégrant l’Inde — une puissance perçue comme « amicale » par l’Occident — dans ses infrastructures arctiques, la Russie légitime son contrôle sur la Route maritime du Nord et brise l’idée que l’Arctique russe est une zone paria. Pour l’Occident, voir l’Inde investir et opérer logistiquement dans l’Arctique russe affaiblit les efforts visant à limiter l’influence de Moscou sur ces nouvelles routes commerciales stratégiques.
4. L’Inde : un partenaire « non aligné » de plus en plus difficile à lire
Pour Washington, le timing est particulièrement frustrant. La ratification a eu lieu juste avant la visite de Vladimir Poutine à New Delhi, envoyant un signal politique fort de défi.
L’Inde joue une partition complexe : elle est membre du QUAD avec les États-Unis, mais signe des pactes logistiques militaires profonds avec la Russie. Cela expose les limites de l’influence américaine sur New Delhi. L’accord RELOS montre que l’Inde privilégie son autonomie stratégique et la sécurité de ses approvisionnements russes sur les avertissements américains liés à la loi CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act).
En conclusion, pour les observateurs occidentaux, l’accord RELOS ressemble à une fuite d’eau dans la coque d’un navire. Tant que cette brèche logistique et financière existe, les efforts pour isoler complètement la Russie resteront vains, et l’espoir de voir l’Inde basculer exclusivement dans le camp occidental s’éloigne.
Ce que RELOS révèle vraiment aux capitales occidentales
🇺🇸 Washington : le déni maîtrisé
À Washington, l’accord RELOS est officiellement minimisé. Officieusement, il irrite.
Les stratèges américains savent que l’Inde ne sera jamais un allié docile, mais ils continuent de faire comme si le QUAD suffisait à l’ancrer durablement dans le camp occidental. RELOS vient rappeler une réalité inconfortable : les partenariats américains ne sont plus exclusifs.
L’administration américaine préfère parler d’accord « technique », évitant soigneusement d’admettre qu’un pilier de sa stratégie indo-pacifique continue de renforcer ses liens militaires avec Moscou, en toute autonomie. Ce n’est pas une défaite stratégique, mais ce n’est clairement pas une victoire.
🇪🇺 Bruxelles : l’inquiétude sans leviers
À Bruxelles, l’accord est reçu avec une inquiétude plus franche, presque résignée.
RELOS met en lumière ce que l’Union européenne peine à reconnaître : les sanctions ne suffisent plus à structurer l’ordre international, et l’UE ne dispose ni des leviers militaires ni de l’influence politique nécessaires pour contraindre les grandes puissances non alignées.
L’Inde reste un partenaire « essentiel », la Russie un adversaire « isolé »… du moins dans les communiqués. Dans les faits, l’accord souligne surtout la position inconfortable d’une Europe spectatrice d’un monde qui se recompose sans elle.
🇮🇳 New Delhi : l’autonomie assumée, sans excuses
À New Delhi, le ton est tout autre. L’accord RELOS n’est ni une provocation ni un message adressé à l’Occident. Il est simplement l’expression d’une doctrine claire : l’Inde ne choisit pas de camp, elle choisit ses intérêts.
Les critiques occidentales sont perçues comme le réflexe d’un ordre ancien incapable d’accepter la fin de son monopole stratégique. Pour les décideurs indiens, l’inquiétude exprimée à Washington et Bruxelles est presque flatteuse : elle confirme que l’Inde a cessé d’être un partenaire périphérique pour devenir un acteur incontournable.
Une fracture assumée
RELOS ne crée pas la fracture : il la rend visible.
Il révèle un Occident encore attaché à une logique de blocs, une Europe à court de moyens, et une Inde qui avance sans demander la permission. Dans ce paysage, la Russie n’est plus seulement un paria à isoler, mais un acteur capable d’exploiter les failles d’un système occidental qui peine à se réinventer.
L’accord RELOS n’est pas une rupture brutale. Il est plus dérangeant que cela : il fonctionne.





