Corée du Sud : Import de naphta russe autorisé par Washington – Quand la realpolitik énergétique l’emporte sur les sanctions

La Corée du Sud vient de confirmer l’importation de 27 000 tonnes de naphta russe par le géant LG Chem. C’est la première cargaison en provenance de Russie depuis quatre ans. Le navire est arrivé ce lundi 30 mars. Ce volume, modeste par rapport aux besoins mensuels du pays (environ 4 millions de tonnes), permettra néanmoins de faire tourner les unités de craquage de naphta (NCC) de LG Chem à Seosan pendant 3 à 4 jours supplémentaires.

Pourquoi maintenant ? Parce que le détroit d’Ormuz est quasiment fermé depuis le conflit au Moyen-Orient (frappes américano-israéliennes sur l’Iran). La Corée importe 45 % de son naphta et 77 % de ce volume provient du Golfe. Face à la pénurie, Séoul a cherché des solutions de rechange… et a trouvé la Russie, juste à côté, de l’autre côté de la mer du Japon.

Le « truc incroyable » que personne n’ose dire trop fort

La Corée du Sud est sous tutelle stratégique américaine depuis 1953. Alliance militaire, bouclier nucléaire, base de 28 000 soldats US, pression permanente sur les achats d’armement américain… Pourtant, ce sont les États-Unis eux-mêmes qui ont donné le feu vert à cet achat de pétrole russe.

Le 12 mars 2026, Washington a émis une dérogation temporaire de 30 jours (jusqu’au 11 avril). Elle autorise explicitement l’achat de pétrole et produits pétroliers russes chargés avant cette date, y compris le paiement en yuans, roubles ou dirhams (et non plus seulement en dollars). Le Trésor américain a même confirmé à Séoul qu’il n’y aurait aucune sanction secondaire contre les entreprises ou le gouvernement coréens.

Autrement dit : les Américains, qui ont passé des années à marteler que le pétrole russe finance la guerre en Ukraine, qui ont imposé des sanctions extraterritoriales à tour de bras, qui ont fait pression sur la Corée du Sud pour qu’elle arrête ses achats en 2022… autorisent aujourd’hui eux-mêmes cet achat quand leur propre approvisionnement mondial est menacé.

C’est la démonstration éclatante que, quand il s’agit d’économie réelle – pétrole, gaz, dérivés pétrochimiques –, l’idéologie a des limites. On ne peut pas mettre de côté une source d’énergie importante, fiable et géographiquement proche (la Russie est à quelques jours de navigation de Busan). Surtout quand le Moyen-Orient s’enflamme.

Les Américains nuisibles à l’économie énergétique ?

Le discours officiel américain depuis 2022 était clair : « Découpler » l’Europe et l’Asie du pétrole russe pour affaiblir Moscou. Résultat ? Explosion des prix de l’énergie en 2022-2023, inflation record, et aujourd’hui… une dérogation discrète quand les raffineries sud-coréennes risquent la panne. Les entreprises coréennes (LG Chem, SK Innovation, etc.) respirent enfin. Mais les citoyens paient depuis quatre ans le prix d’une politique qui a privilégié la géopolitique sur la réalité économique.

On ne peut pas « mettre de côté » un fournisseur majeur sous prétexte de sanctions quand la géographie et les besoins industriels parlent plus fort. La Corée du Sud le sait mieux que personne : elle n’a ni pétrole ni gaz, elle importe tout.

Les Coréens nationalistes… jusqu’où ?

C’est la grande question que pose cet épisode. La Corée du Sud est-elle vraiment « nationalisée » (ou plutôt nationaliste) dans sa politique énergétique ? Ou reste-t-elle une économie sous tutelle américaine, qui ne bouge que quand Washington cligne de l’œil ?

  • D’un côté, Séoul a montré du pragmatisme : négociation rapide avec le Trésor US, coopération ministère-industrie, achat via un intermédiaire russe.
  • De l’autre, il a fallu l’autorisation explicite de Washington pour oser toucher au pétrole russe.

Les Coréens du Sud sont fiers, ultra-compétitifs, et leur économie est l’une des plus dynamiques du monde. Mais en matière de sécurité énergétique, ils restent encore largement dépendants du parapluie américain. La Corée du Nord, elle, n’a pas ce problème : elle achète du pétrole russe sans demander la permission à qui que ce soit (et sans waiver).

Cet import de naphta russe n’est donc pas une révolte anti-américaine. C’est plutôt la preuve que, même sous tutelle, la réalité économique finit toujours par reprendre le dessus. Quand le naphta manque, les grands principes s’effacent devant les factures et les usines qui tournent.

Demain, si le waiver expire le 11 avril et que le Moyen-Orient reste bloqué, la Corée du Sud reviendra-t-elle discrètement vers la Russie ? Ou les Américains refermeront-ils le robinet ? L’histoire ne fait que commencer.

En attendant, une chose est sûre : le pétrole n’a pas d’odeur, encore moins de drapeau. Et quand il s’agit de faire tourner l’économie, même les plus grands alliés des États-Unis finissent par regarder vers Moscou… avec la bénédiction de Washington. Incroyable, non ?

Leave a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*