Par votre expert en ironie constitutionnelle
Il faut reconnaître à nos députés un talent certain : ils sont hilarants. C’est un humour particulier, certes, un peu grinçant, situé quelque part entre le théâtre de l’absurde et la tragédie grecque. Ils nous font rire parce que le décalage entre leurs discours sur la « grandeur de la France » et la réalité de notre impuissance citoyenne est devenu grotesque.
Mais derrière ce rire se cache une vérité plus sombre, celle que vous avez soulignée : quand le peuple n’a plus de pouvoir, il ne lui reste souvent que la violence. Or, comme nous l’avons vu, la violence est une impasse qui ne mène qu’à la détresse sociale et économique1. Alors, analysons cette grande farce démocratique pour comprendre comment nous en sommes arrivés là.
L’arnaque étymologique : Le Dêmos porté disparu
Le premier sketch de nos élus repose sur une subtilité linguistique digne des sophistes que Platon détestait tant2. Ils adorent le mot démocratie. Ils s’en gargarisent.
Pourtant, l’équation est simple : Dêmos (le peuple) + Krátos (le pouvoir)3. Aujourd’hui, nos représentants ont gardé le Krátos (la puissance publique, les gyrophares, les indemnités) et ont mis le Dêmos au placard. Nous vivons dans une « démocratie sans le peuple », une mécanique à vide où l’on nous explique que la souveraineté nous appartient (article 3 de la Constitution), mais qu’il serait irresponsable de nous laisser l’exercer4.
Le syndrome du « Tuteur Bienveillant » (ou le paradoxe de Sieyès)
Le comique de situation atteint son paroxysme quand un député vous explique, les yeux dans les yeux, qu’il est votre « représentant », tout en affirmant que le référendum est dangereux car le peuple est trop « émotif ».
C’est le grand paradoxe hérité de l’abbé Sieyès en 1789, qui disait déjà que la France ne devait pas être une démocratie (où le peuple décide) mais un régime représentatif (où l’élite décide pour lui)5,6.
La blague est la suivante :
• Jour d’élection : Le citoyen est un génie, capable de discernement suprême pour choisir le « bon » député.
• Lendemain d’élection : Ce même citoyen redevient un enfant incapable, un « mineur » politique à qui il ne faut surtout pas demander son avis sur une loi ou un traité, de peur qu’il ne fasse une bêtise7.
C’est ce que l’on appelle l’aristocratie élue8. Ils ne sont pas là pour nous servir, mais pour nous « éduquer », comme si nous étions d’éternels élèves dissipés.
La Constitution : Un coffre-fort dont ils ont changé le code
Le sommet de l’art comique parlementaire se joue autour de la Constitution. C’est notre contrat social, mais nos élus la traitent comme une propriété privée.
Regardez la panique dès qu’on évoque l’Article 11 (le référendum). Ah, l’article 11 ! C’est l’épouvantail. Nos élites juridiques et politiques préfèrent mille fois l’Article 89, qui permet de modifier la Constitution entre soi, au Congrès, à Versailles, autour de petits fours9,10. Pourquoi ? Parce que l’Article 11, c’est le risque que le peuple entre dans la pièce. Et comme le disait Churchill (ou presque), le meilleur argument contre la démocratie, c’est cinq minutes de conversation avec un électeur moyen… sauf que nos députés semblent avoir oublié que sans cet électeur moyen, ils seraient au chômage11.
Ils ont même transformé le Conseil Constitutionnel en arbitre des élégances, capable de dire que la volonté du peuple doit être « filtrée » pour son propre bien12. C’est fascinant : ils ont créé un système où le « gardien des règles » devient le verrou qui empêche le propriétaire (le peuple) de rentrer chez lui.
Le seul pouvoir qui reste : La violence (et pourquoi c’est un piège)
C’est ici que le rire s’étrangle. Quand on verrouille toutes les portes (pas de RIC, pas de proportionnelle, un 49.3 à la demande), que reste-t-il ? Vous l’avez dit : la violence.
Mais c’est là le piège ultime, l’ironie tragique de notre situation.
• La violence économique : Casser, bloquer, brûler, cela finit toujours par ruiner le petit commerçant, le travailleur précaire, le voisin. Les élites, elles, sont assurées1.
• La détresse sociale : La violence déchire le tissu social. Elle transforme le voisin en ennemi. Elle valide le discours sécuritaire qui permet… de restreindre encore plus nos libertés13,1.
• L’impasse politique : La violence est l’aveu d’échec du politique. Elle permet au pouvoir de dire : « Regardez, ce sont des sauvages, ils ont besoin d’un maître. »
Conclusion : Rire pour mieux contre-attaquer
Alors, que faire si l’on refuse d’être des spectateurs passifs de cette comédie et que l’on rejette le piège de la violence destructrice ?
Il faut peut-être revenir aux fondamentaux qui faisaient trembler les élus d’Athènes : non pas l’émeute, mais le tirage au sort14. Imaginez la tête de nos députés « professionnels » si, demain, l’Assemblée était composée de citoyens tirés au sort, comme des jurés d’assises15. Fini le carriérisme, fini les éléments de langage, fini la brigue16.
En attendant, continuons de rire de leur arrogance, car le rire est la première étape de la désacralisation du pouvoir. Mais gardons en tête que la vraie reprise du pouvoir ne passera pas par la destruction de la cité, mais par la reconquête de nos outils démocratiques (référendum, initiative citoyenne, contrôle des élus).
Ils veulent que nous soyons violents pour nous délégitimer. Soyons plutôt souverains, calmes et impitoyables sur le respect de notre mandat. Ça, ça ne les fera pas rire du tout.





